Eric Agbokou de Choco Togo : « S’approprier le marché ouest-africain du chocolat et rendre sa fierté au producteur local »

Agro
samedi, 10 novembre 2018 03:33
Eric Agbokou de Choco Togo : « S’approprier le marché ouest-africain du chocolat et rendre sa fierté au producteur local »

(Togo First) - Ayant découvert qu’après plus d’un siècle de culture de cacao, le Togo ne disposait pas de structure de transformation dans le secteur, un groupe de jeunes entrepreneurs s’est lancé en mars 2014 un pari ambitieux : poser le Togo sur la carte mondiale du chocolat. Mus par ce noble idéal, le groupe va aller à la rencontre des producteurs de cacao. Ainsi, naît Choco Togo, une coopérative qui a pour mission de transformer la fève du cacao dans le but de produire du chocolat et ses dérivés, tout en se battant pour la cause des cacaoculteurs, longtemps négligés. Risqué.

Aujourd’hui, la coopérative a (presque) réussi son pari, au point de desservir les lignes d’Asky Airlines ou encore d’exporter 2,2 tonnes de fèves de cacao au Japon.  Togo First a rencontré leur porte-voix, Eric Agbokou. Interview.

Togo First : Comment est né Choco Togo ?

Eric Agbokou : Choco Togo est née d’une association, Enfant-Food-Développement qui a participé à un projet initié par l’Union Européenne en 2013. Le projet, dénommé « Fair Young Sustainable Inclusive and Cooperative » donnait l’opportunité aux jeunes de réfléchir en tant que coopérative et de penser de manière inclusive.

L’association a postulé en tant que partenaire, avec 3 autres pays, la Côte d’Ivoire, la République Tchèque et l’Italie, pays promoteur du projet. Il fallait former une soixantaine de jeunes aux pratiques entrepreneuriales. Un appel a été lancé pour tous les jeunes Togolais désireux d’y participer et près de 180 candidatures ont été enregistrées. 60 ont été retenues et outillés en technique de création d’entreprise et de vie dans une coopérative. S’en est suivi une sélection au terme de la formation et de la phase pratique qui a vu les 6 meilleurs s’envoler pour l’Italie. Je les ai accompagnés. Là, nous avons suivi une formation de fabrication traditionnelle de chocolat à base de pâtes de cacao, en Sicile, et participé à la foire internationale du chocolat équitable.

Au retour, nous avons décidé de nous lancer dans la fabrication du chocolat. Mais devrait-on importer de la pâte de cacao d’Italie, alors que le Togo produit du cacao ?

Des investigations ont été faites et nous avons découvert que depuis l’introduction de cacao par les allemands au Togo en 1884, aucune structure ne transformait le cacao en chocolat. Surprenant.

On a visité des fermes de cacao et le constat a été que près de 80% des cacaoculteurs n’avaient jamais mangé de chocolat, pire, ne savaient pas exactement ce à quoi était destiné le cacao qu’ils produisaient. Dans nos pérégrinations, nous avons rencontré une famille qui, sur 3 générations, a cultivé du cacao sans en connaître les différentes applications.

24981 in 1 TogoFirst 24981 Eric Agbokou

« Près de 80% des cacaoculteurs n’avaient jamais mangé de chocolat.»

Notre mission était toute trouvée : transformer d’abord et donner l’opportunité aux Togolais d’avoir accès au chocolat. Il s’agissait désormais de faire en sorte que le producteur togolais sache ce à quoi est destiné son cacao, qu’il en vive décemment sans être spolié et que ce cacao soit aussi transformé et consommé localement. C’est ainsi qu’est né Choco Togo.

TF : Pourquoi une coopérative et non une société ?

E.A : L’objectif à la base était de développer une économie solidaire, un social business, basé sur un développement personnel des membres et aussi sur la recherche des moyens pour survivre. Donc créer des emplois, fait partie des objectifs premiers de la coopérative. Les 7 personnes qui ont suivi la formation en Italie sont les membres fondateurs de la coopérative. Ensemble, nous abordons en équipe toutes les décisions.

Une coopérative, parce que cela permet d’être au plus près des cacaoculteurs, de leurs familles. Tout le monde peut librement exprimer et partager ses craintes, ses appréhensions, sa façon de voir les choses. Ce sont eux qui constituent le premier maillon et il est important qu’ils aient leur mot à dire. L’essentiel est que ce soit le cacao togolais et toute la filière qui en sortent bénéficiaire. Ce modèle de coopérative nous a permis de sillonner tout le Togo, du nord au sud. 600 km à rencontrer, discuter, partager, insuffler une nouvelle dynamique. C’est surtout cela Choco Togo : être au contact de ceux qui sont les premiers acteurs. 

Nous nous battons pour que le cacaoculteur togolais soit bien payé et vive de son travail. Nous avons doublé le prix de nos achats auprès de ces producteurs pour les encourager à continuer et à inciter d’autres jeunes à se lancer aussi dans le secteur.

TF : Avez-vous bénéficié d’accompagnement institutionnel ?

E.A : Choco Togo a commencé en 2014 sur fonds propres. Tout ce dont on disposait au départ, c’était le capital humain. Les débuts ont été difficiles parce qu’il fallait des machines performantes pour produire un chocolat de qualité, bien fondant, comme appris en Italie. Tout se faisait à la main avec quelques équipements inadaptés. On n’arrivait donc pas à vendre ni à décoller véritablement.

24981 in 2 TogoFirst 24981 Eric Agbokou

« Les débuts ont été difficiles.»

Mais l’année suivante, nous avons postulé et remporté le 1er prix du PPAO (Projet d’Amélioration de la Productivité Agricole en Afrique de l’Ouest, ndlr) initié par le PASA (Projet d’Appui au Secteur Agricole, ndlr), ce qui a permis de s’équiper en matériel.

La coopérative a gagné d’autres prix comme le 2ème Prix Sialo (Salon International de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire de Lomé) initié par la Coopération Allemande, le Prix du Meilleur Entrepreneur de l’année 2015 au Togo avec à la clé une cagnotte de 2 millions FCFA. Toujours dans la même année, Choco Togo a reçu une commande de 4000 barres de chocolat du ministère des postes et de l’économie numérique et nous avons lancé le 1er salon du chocolat au Togo.

TF : Comment se fait le travail au niveau de Choco Togo, de la fève au chocolat fondant par exemple ?

E.A : Nous sommes membres de l’association des transformateurs du café-cacao au Togo (ATCC), elle-même membre du Conseil interprofessionnel de la filiale du café-cacao. Au sein de ce conseil, il y a les producteurs, les acheteurs, les exportateurs et les consommateurs. Pour trouver du bon cacao, nous signons un contrat avec la FUPROCAT (Fédération des Unions des Producteurs de Café Cacao) qui identifie pour nous des producteurs avec une certification biologique.

24981 in 3 TogoFirst 24981 Eric Agbokou

«… tri, torréfaction, décorticage, mouture… »

La fédération a sélectionné pour nous un producteur dans l’Akébou (au nord du pays). Une fois l’opération réalisée, la coopérative convoie le cacao sur Kpalimé où une première transformation est faite : tri, torréfaction, décorticage, mouture.

C’est après cette étape que la poudre obtenue est envoyée à Lomé où, à l’aide d’une machine de raffinage, on produit la pâte de chocolat. Suit le tempérage et enfin le moulage pour donner ce chocolat qui se retrouve dans nos rayons.

A nos chocolats, nous ajoutons certains ingrédients pour relever le goût comme le gingembre, la noix de coco, l’arachide ou du baobab, des extraits naturels pour donner un peu plus de particularité à nos produits.

Aujourd’hui, Choco Togo ne se résume pas qu’à des tablettes de chocolat. Il y a d’autres produits dérivés comme des cakes, du chocolat chaud, des friandises.   

TF : Quelles sont les difficultés que vous rencontrez ?

E.A : La coopérative n’arrive pas encore à être véritablement connue sur le plan national. Nous sommes très connus à l’extérieur, grâce notamment aux expositions auxquelles nous avons participé un peu partout en Europe et dans le monde. Choco Togo a participé aux salons du chocolat de Paris, de Bruxelles, de Milan et nous avons impressionné les gens avec notre cacao.

Dans la sous-région, quand on parle du cacao, on pense directement à la Côte d’Ivoire et au Ghana. La coopérative a réussi à mettre le Togo sur la carte du Chocolat dans la sous-région. Maintenant, au Togo, on peine à avoir cette notoriété et cette popularité. C’est pour cela que nous essayons de faire en sorte d’être plus connus, en mettant nos produits dans les rayons d’un maximum de points de vente. Nous sommes actuellement dans une phase où la demande est en train de s’accroître. Bien entendu, cela nécessite d’autres équipements mais Choco Togo veut desservir le plus possible d’endroits sur le territoire. C’est un produit qui donne une identité aux Togolais et nous aimerions qu’ils s’en approprient.

TF : Quelles sont vos perspectives de croissance sur les prochaines années ?

E.A : Dans les 10 prochaines années, nous aimerions transformer toute la production du Togo de cacao en chocolat et dérivés. Le Togo produit chaque année près de 10 000 tonnes de cacao et nous n’en transformons à Choco Togo, qu’une quinzaine tout au plus. Si nous pouvons augmenter notre production, cela va créer d’autres emplois et permettre d’élargir la superficie des terres cultivables du cacao. Le marché africain du chocolat est très vaste mais la coopérative ambitionne juste de s’approprier celui de la sous-région.

Interview réalisée par Octave A. Bruce

 

Pour nous contacter: c o n t a c t [@] t o g o f i r s t . c o m

Please publish modules in offcanvas position.